La déclaration du droit au savoir lire et écrire du citoyen européen

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Les gens qui ne savent pas lire, ou qui lisent mal, ont d’énormes difficultés dans la société moderne. Ils échouent à l’école, ils ont du mal à trouver un travail satisfaisant, ils risquent la pauvreté et l’exclusion sociale, et, dans la ville où j’habite, Berlin, ils trouveraient difficile d’acheter ne serait-ce qu’un ticket pour les transports publics avec nos machines compliquées.

Je trouve alarmant qu’en Europe, un jeune de quinze ans sur cinq et près de 55 millions d’adultes ne sachent pas lire et écrire, ce qui limite leurs chances de participation à la culture et à la vie en société, l’apprentissage tout au long de la vie et leur développement personnel. Il est encore plus alarmant qu’il y ait eu peu d’améliorations dans cette maîtrise de la lecture et de l’écriture au cours des dix dernières années, ainsi que le montrent les enquêtes PIRLS (programme international de recherche en lecture scolaire) et PISA (programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves).

La Commission européenne s’est emparée du problème de deux manières :

Premièrement, en 2011–2012, un groupe d’experts de haut niveau sur la lutte contre l’illetrisme a été créé, dont j’ai fait partie. Nous avons conclu que les problèmes de maîtrise de lecture et d’écriture ne pouvaient pas être considérés seulement comme une question d’éducation mais comme un problème plus vaste, qui doit être résolu par l’ensemble de la société. Dans notre rapport final, nous faisons toute une série de suggestions, destinées à divers acteurs dans différents domaines des politiques.

Deuxièmement, l’Union européenne a fondé ELINET (European Literacy Policy Network, réseau européen des politiques d’alphabétisation), un groupe composé de 78 experts de ce domaine – des chercheurs et des praticiens, des professionnels, des bénévoles et des décideurs politiques – de 28 pays européens, qui ont élaboré tout un éventail de concepts théoriques et de solutions pratiques pour favoriser le développement de la maîtrise de la lecture et de l’écriture, du berceau à la tombe. Une équipe de travail d’ELINET¹ que j’ai présidée, a élaboré une déclaration du droit au savoir lire et écrire du citoyen européen. Ses axes fondamentaux sont les suivants :

Chaque citoyen européen a le droit de savoir lire et écrire. Les États membres de l’Union européenne doivent s’assurer que tous les citoyens quels que soient leur âge, leur catégorie sociale, leur religion, leur ethnie ou leur genre, bénéficient des occasions et des moyens nécessaires pour développer des compétences en lecture-écriture suffisantes et durables leur permettant de comprendre et utiliser efficacement la communication écrite sur support papier ou numérique. 

Voilà plus de 50 ans aujourd’hui que la maîtrise de la lecture et de l’écriture a été reconnue comme un droit de l’homme dans plusieurs déclarations et initiatives internationales. Cependant, notre groupe ELINET trouve que ces déclarations universelles sont trop vagues. C’est la raison pour laquelle nous avons détaillé onze conditions sine qua non à remplir pour mettre le droit au savoir lire et écrire en actes :

  1. Les jeunes enfants sont soutenus à la maison dans leur acquisition du langage et du lire-écrire. Une condition particulièrement importante est de leur lire des livres depuis la première année de leur vie.
  2. Les parents reçoivent une aide pour pouvoir épauler leurs enfants dans l’acquisition du langage et du lire-écrire, en leur donnant des conseils abordables et, au besoin, des programmes d’alphabétisation pour la famille. 
  3. Des structures d’accueil et un enseignement préscolaire abordables et de grande qualité sont indispensables pour favoriser l’acquisition du langage chez les enfants et l’émergence du savoir lire et écrire.
  4. Un enseignement du savoir lire et écrire de grande qualité pour les enfants, les adolescents ou les adultes doit être au centre des préoccupations des institutions en charge de l’éducation et de la formation.
  5. Tous les enseignants doivent recevoir une formation initiale et continue efficace en matière d’enseignement/apprentissage du savoir lire et écrire afin d’être bien préparés pour arriver à élever les normes d’alphabétisation en classe.
  6. Les compétences numériques sont à promouvoir à tous les âges. 
  7. La lecture pour le plaisir est résolument promue et encouragée.
  8. Les bibliothèques doivent être accessibles et disposer de moyens suffisants. Comme j’aurais aimé que cela soit le cas dans mon enfance : élevée après la guerre, j’ai toujours trouvé très décevant que les enfants ne soient autorisés qu’à emprunter deux livres toutes les deux semaines à la bibliothèque publique.
  9. Les enfants et les jeunes adultes qui éprouvent des difficultés en lecture et en écriture doivent pouvoir être aidés par des spécialistes. 
  10. Il faut que les adultes soient aidés pour acquérir les compétences de base en lecture et en écriture qui leur sont nécessaires pour participer pleinement en société.
  11. Les décideurs politiques, les professionnels, les parents et les communautés doivent travailler ensemble pour garantir l’égalité d’accès au savoir lire et écrire, en comblant les écarts aux niveaux social et éducatif.

Le texte intégral de la déclaration donne plus de détails et d’exemples sur la manière de réaliser ces conditions. La version abrégée de la déclaration est disponible en 22 langues sur le site d’ELINET, ainsi qu’un vidéo clip en anglais.

Je crois qu’il n’est jamais trop tard pour répondre au défi de la maîtrise de la lecture et de l’écriture. Jouons tous notre rôle, que ce soit en qualité de professionnels de l’éducation, de parents ou de décideurs. Il y a trop de choses en jeu pour que nous ne le faisions pas.

Le Dr Renate Valtin, Professor Emerita de l’université Humboldt de Berlin, membre du Reading Hall of Fame, est actuellement présidente de l’association de maîtrise de la lecture et de l’écriture européenne, qui fait partie des « International Literacy Associations » et appartient à l’équipe PIRLS allemande.


  1. Les membres de l’équipe de travail étaient : Renate Valtin (présidente), Viv Bird, Greg Brooks, Bill Brozo, Christine Clement, Simone Ehmig, Christine Garbe, Maurice de Greef, Ulrike Hanemann, Kees Hammink, David Mallows, Fabio Nascimbeni, Sari Sulkunen, Giorgio Tamburlini.